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 Les oubliés du 6 juin 1944

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Petrus.m

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MessageSujet: Les oubliés du 6 juin 1944   Jeu 5 Juin - 14:21

LE MONDE | 30.05.2014 à 18h37 • Mis à jour le 05.06.2014 à 15h11 | Par Sylvie Barot (Conservatrice en chef ) et Andrew Knapp (Professeur à l'université de Reading )

Le capitaine Liddell Hart avait découvert les détails du plan du débarquement et s'était mis à en discuter librement à Londres. Il avait même rédigé une critique du plan, qu'il avait fait parvenir à des hommes politiques et des responsables militaires britanniques.

Y aura-t-il un jour une place, dans les commémorations de la Libération, pour les victimes civiles des bombardements qui l'ont préparée et accompagnée ? Et pour les centaines de milliers de Français de tous âges et conditions qui se sont mobilisés pour venir en aide à leurs voisins et sauver ce qui pouvait l'être de leur chez-soi, de leurs quartiers – bref, de tout ce qui faisait un environnement familier ?

Dans quelques jours, la France, comme l'Europe, comme l'Amérique du Nord, va célébrer le 70e anniversaire du Débarquement, et rendre hommage, à juste titre, aux hommes qui ont laissé leur vie, leur jeunesse, sur les plages de Normandie.

Mais qu'en est-il des civils français, dont peut-être 2 500 sont tués pendant les 24 heures qui suivent l'aube du jour J ? La plupart périssent sous les bombes alliées. Des centaines trouvent la mort à Caen, Lisieux, Condé-sur-Noireau, Vire, Flers, ou Argentan, qui seront dévastées par une pluie de feu et d'acier. Des bombardements qui font suite à une réunion tenue à Londres le 21 janvier 1944, où sont présents, entre autres, le général Eisenhower, commandant suprême des forces alliées ; son adjoint britannique, le maréchal de l'air Tedder ; Montgomery, le chef britannique des forces terrestres alliées : le maréchal de l'air Leigh-Mallory, commandant britannique des forces aériennes tactiques des Alliés ; et le général Spaatz, responsable des forces aériennes américaines. Il y a été convenu que les carrefours routiers normands, et les villes les entourant, devaient être « aplanis » (flattened) afin de retarder l'arrivée des renforts ennemis. Peine perdue, car les Allemands n'auront pas de difficulté à contourner l'obstacle.

Lire aussi : tous nos récits, portraits et reportages dans le dossier 1944 : la libération de la France
http://splashurl.com/n2zh8b3

Les opérations des 6 et 7 juin ne représentent cependant qu'une partie d'une offensive aérienne concertée et planifiée qui ne cesse de s'intensifier depuis l'Armistice de 1940, et qui ne finira qu'en avril 1945. Les Britanniques, rejoints en août 1942 par les Américains, déverseront pendant la guerre quelque 518 000 tonnes de bombes sur le sol français, soit près de sept fois plus que le total lancé par la Luftwaffe sur le Royaume-Uni. Environ 57 000 civils français deviendront ce qu'on n'appelle pas encore des « dommages collatéraux ».

Avant le jour J, seront ciblés, sur toute la France, industries produisant pour l'occupant, infrastructures portuaires investies par celui-ci, alvéoles en béton construites pour abriter sous-marins et vedettes lance-torpilles, rampes et sites de lancement des armes « V », ainsi que l'ensemble du réseau SNCF, que les Alliés entreprendront de paralyser au printemps 1944 (ponts, viaducs, triages, rotondes, ateliers de réparation, postes d'aiguillage). En souffrent des villes comme Nantes et Rennes, Marseille et Avignon, Lille et Amiens, Lyon et Saint-Etienne, Lorient et Saint-Nazaire, ainsi que tous les noeuds ferroviaires de la banlieue parisienne, chacun entouré de sa cité des cheminots.

UN SINISTRE AVENIR : LE NAPALM

Après le Débarquement, les bombardiers lourds seront appelés à soutenir les forces terrestres, à Caen, Evrecy ou Villers-Bocage, avec des résultats militaires en général mitigés. La campagne de Normandie prendra fin le 12 septembre avec la prise du Havre, ville détruite à 85 % après avoir reçu en une semaine près de 10 000 tonnes de bombes (de fabrication américaine, mais larguées par des Lancaster britanniques). Le dernier bombardement vise la poche de Royan, à l'embouchure de la Gironde. Parmi les équipages américains qui l'exécutent, le futur historien Howard Zinn dira plus tard qu'au briefing « on nous a informés que dans nos soutes se trouvaient trente bombes de 45 kg contenant de l'essence en gelée ». C'est une toute nouvelle matière, promise à un sinistre avenir : le napalm.

Certaines de ces opérations seront à la fois efficaces et peu coûteuses en vies françaises – que les Alliés essaient, en principe, de protéger, contrairement à celles des civils allemands ou japonais. Les attaques contre l'usine Gnome et Rhône à Limoges la nuit du 8 février 1944, contre les établissements Nadelle (fabrique de roulements à billes) à La Ricamarie le 10 mars, ou contre les usines d'aviation de la région toulousaine le 5 avril relèvent de cette catégorie.

D'autres, par exemple, les bombardements de Lille le 9 avril, de Sotteville-lès-Rouen le 18 ou de La Chapelle, à Paris, le 20, atteindront leur but plus ou moins bien mais feront des dégâts, humains et matériels, autour. D'autres encore tueront des Français et détruiront leurs villes sans procurer aucun avantage militaire, de l'aveu discret parfois des Alliés eux-mêmes : le controversé maréchal de l'air Arthur Harris, surnommé « Bomber Harris », pourtant peu enclin aux états d'âme, regrettera en octobre 1944 que le bombardement du Havre « ait tué beaucoup de civils français et fait beaucoup de dégâts sans que les attaques aient vraiment réussi à entraver l'effort de guerre allemand ». De tels faits – alors non encore qualifiés – seraient considérés, de nos jours, comme un crime de guerre d'après le statut de Rome de la Cour pénale internationale, signé en 1998.

Aspect de la guerre encore bien connu, et pour cause, de ceux qui l'ont vécu directement comme un traumatisme ineffaçable, ainsi que des descendants des victimes, ou alors des historiens régionaux, mais trop souvent marginalisé dans la « grande histoire » des années noires ou de la Libération. Car le récit des bombardements va à l'encontre de celui, dominant, du combat de la Résistance, de la France libre et des Alliés contre l'occupant nazi et ses suppôts vichyssois. Ici tout est à l'envers : les libérateurs tant attendus sèment la mort et la désolation, le régime honteux de Pétain et de Laval essayant quant à lui, tant bien que mal, de sauver, de soigner, de secourir.

LE SEUL SALUT RÉSIDE EN UNE VICTOIRE ALLEMANDE

Les services de propagande en profitent : campagnes d'affichage, tracts, journées de deuil national, actualités cinématographiques, visites du maréchal. Les causeries radiodiffusées quotidiennes de Philippe Henriot martèlent aux Français que les Alliés cherchent la destruction de leur pays, que le seul salut réside en une victoire allemande. Sans réussir à pousser la population dans les bras de l'occupant. Et pourtant, en l'absence de toute intégration systématique des bombardements dans le « grand récit national » (commémorations, manuels scolaires, médias), le discours victimaire de Vichy perdure. Y compris à gauche, où la croyance selon laquelle les « Anglo-Saxons » visaient l'élimination de la concurrence économique française fait toujours recette.

Victimes, les civils français ? Oui, en partie. Il convient de s'en souvenir sans tomber, justement, ni dans le misérabilisme des nostalgiques du régime pétainiste ni dans l'anti-américanisme virulent et nauséabond qui y est associé sur des sites pseudo-identitaires de la Toile.

Que dire face à l'immense pudeur des communes ravagées ou meurtries ? Aunay-sur-Odon, belle bourgade reconstruite du bocage normand, à l'écart des plages des débarquements, anéantie du 12 au 15 juin 1944, où il faut entrer dans un hôtel de la place pour découvrir des images d'antan et, en regard, de ruines d'où émerge un clocher ? Et les innombrables plaques de monuments aux morts signalant les victimes civiles des « bombardements subis entre 1939-1945 », sans autre précision ?

Il est surtout nécessaire de rappeler ici que les Français sous les bombes sont aussi et d'abord des acteurs. Ils s'engagent par centaines de milliers dans la défense passive, la Croix-Rouge, ou encore les Equipes nationales. Sans pour autant s'embrigader derrière le régime qui encadre ces organismes. Si l'on évoque souvent, dans l'histoire des années noires, la France des résistants héroïques, des infâmes collaborateurs, ou alors des ignobles profiteurs et autres trafiquants, ou des attentistes, des Français ordinaires qui essaient tout simplement de survivre, il faut aussi sûrement convoquer la France solidaire qui se mobilise, parfois au risque de sa vie, au secours des blessés ou des sinistrés, et lui rendre la place qu'elle mérite dans l'histoire nationale, sa juste place, rien de plus, rien de moins. Il n'existe pas d'autre façon, à notre sens, de dépasser des traumatismes familiaux, individuels et à l'échelle de collectivités entières, qui perdurent, de génération en génération, faute d'être dits et reconnus et leurs acteurs honorés.

Citons Robert Baillon, engagé de la Croix-Rouge parmi tant d'autres, qui se porte volontaire pour rechercher les survivants du bombardement de Juvisy, la nuit du 18 avril 1944, malgré la présence de bombes à retardement. Des camarades trouveront son corps le matin du 20 avril. Mort pour la France, comme la mention en est portée sur l'état-civil de toutes les victimes, à condition qu'elles soient de nationalité française et que leurs proches en aient effectué la demande ? Et ce au même titre que les hommes de la Résistance ou de la 2e DB ? Cela peut se discuter. Mais mort pour les Français, ça oui, assurément.

Sylvie Barot (Conservatrice en chef )

Andrew Knapp (Professeur à l'université de Reading )

Sylvie Barot et Andrew Knapp

Sylvie Barot
Conservatrice en chef aux archives municipales du Havre (1985-2008), contributrice de « Migrants dans une ville portuaire » (Presses universitaires de Rouen et du Havre, PURH, 2005) et du « Dictionnaire des gens de couleur dans la France moderne » (Droz, 2011).
Andrew Knapp
Professeur à l'université de Reading (Angleterre), auteur des « Français sous les bombes alliées » (Tallandier, 512 pages, 24 euros) et consultant historique du film de Catherine Monfajon « La France sous les bombes alliées » (Phares et Balises-France 3, 2014).


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